Accueil › Histoires › La lettre qui ne voulait pas partir
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Il y a des lettres faciles à écrire, et il y a celle-là.
Emma avait sorti le papier le plus beau : celui avec le petit liseré doré sur le bord, celui qu'on garde toute l'année dans le tiroir en se disant qu'un jour, on aura quelque chose d'assez important à écrire dessus.
Théo, lui, avait sorti quatorze crayons. Il n'en utiliserait que deux, mais il aimait bien les avoir tous devant lui, alignés, comme une petite armée prête à servir.
« Qu'est-ce qu'on demande ? » dit Théo.
Et là, ils restèrent bloqués.
Parce que c'est le problème des lettres de décembre : tant qu'on n'écrit pas, on peut tout demander. Dès qu'on écrit, il faut choisir. Et choisir, ça fait un peu mal au ventre.
Théo commença par un dinosaure. Puis il barra le dinosaure. Puis il écrivit une trottinette, et il barra la trottinette aussi, parce qu'il en avait déjà une, et que demander deux fois la même chose, ce n'est pas très élégant.
Emma, elle, savait exactement ce qu'elle voulait, mais elle n'osait pas l'écrire, parce que ce n'était pas un objet, et elle n'était pas sûre que ça compte.
Elle finit par l'écrire quand même, tout en bas, tout petit :
Que Nougat reste.
Puis ils plièrent la lettre en trois. Ils mirent le timbre de travers, ce qui est la seule bonne façon de mettre un timbre. Et ils sortirent.
La boîte aux lettres est au bout du chemin, près du portail, là où le vent tourne.
Il faut savoir que le vent, à cet endroit-là, n'est pas un vent ordinaire. Il arrive de derrière la haie, il fait un crochet, et il repart en sens inverse. Les grandes personnes disent que c'est à cause de la forme du jardin. Emma, elle, a toujours pensé que ce vent-là faisait exprès.
Ils étaient à trois pas de la boîte quand ça arriva.
Le vent fit son crochet. La lettre quitta la main de Théo. Elle monta, tourna une fois sur elle-même, très haut, et repartit vers le fond du jardin comme si elle avait décidé toute seule qu'elle n'irait nulle part.
Théo cria. Emma courut.
Mais un enfant qui court, même très vite, ne va jamais aussi vite qu'une lettre qui a le vent avec elle.
Ils la virent passer au-dessus du pommier. Ils la virent frôler le toit du garage. Ils la virent redescendre en tournoyant vers la haie, tout au fond, là où l'on ne va jamais parce que ça pique.
Et ils virent une forme brune sortir de sous le pommier.
Nougat n'avait pas l'air pressé. Il n'avait jamais l'air pressé. Il traversa le jardin de son petit trot tranquille, leva la tête au bon moment, exactement au bon moment, et attrapa la lettre entre ses bois.
Puis il resta là, immobile, une lettre plantée entre les deux branches, avec l'air très content de lui.
« Il l'a eue », souffla Théo.
Emma s'approcha doucement, comme on s'approche de quelqu'un qui tient quelque chose de fragile.
La lettre était un peu froissée. Le coin avait pris l'humidité de l'herbe. Le timbre tenait encore, de travers, courageusement.
« Merci », dit Emma.
Nougat baissa la tête, et la lettre tomba dans ses mains.
Ils retournèrent à la boîte. Cette fois, ils la tinrent à deux, une main chacun, et ils la glissèrent dans la fente d'un seul geste.
Clac.
Le vent refit son crochet, mais il était trop tard. Il n'avait plus rien à emporter.
Sur le chemin du retour, Théo demanda :
« Tu crois qu'il l'a lue ? »
« Qui ça ? »
« Nougat. Elle est restée longtemps dans ses bois. »
Emma réfléchit. C'était une très bonne question, et les très bonnes questions méritent qu'on prenne son temps.
« Peut-être », dit-elle enfin. « Mais je crois que la partie qui le concerne, il la savait déjà. »
Page à colorier liée : La boîte aux lettres au bout du chemin.
Les épisodes suivants arrivent d'ici Noël. Revenir à la série
Meme univers, meme trait epais, pour les moments tranquilles.